Affaire Sani Mouhamadou : Entre un passé de légionnaire et un statut de conseiller en défense, l’homme au cœur des accusations de coup d’État au Cameroun

 

Yaoundé, Paris – Au centre d’une tempête politique qui secoue les hautes sphères du pouvoir camerounais, un nom revient avec insistance : Sani Mouhamadou. Ancien militaire français, devenu consultant en sécurité internationale, il est présenté par le capitaine Effoudou, ancien chef du bureau des renseignements de l’état-major particulier du président Paul Biya, comme le « chaînon » d’une tentative de coup d’État.

Alors que les autorités camerounaises recherchent le capitaine Effoudou depuis 2023 pour « désertion en temps de paix », ce dernier, réfugié en Europe, multiplie les déclarations chocs. Il affirme avoir fui le Cameroun pour sauver sa vie après avoir dénoncé, de l’intérieur, un projet de renversement du pouvoir. Au cœur de ses accusations : le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, figure centrale du régime, qui aurait planifié cette prise de pouvoir en s’appuyant sur un militaire passé par la Légion étrangère française.

Le chaînon du complot : un ex-légionnaire aux portes du palais

Selon les déclarations du capitaine Effoudou, en 2023, les services de renseignement ont détecté un individu en possession d’armes de guerre de haute qualité, non répertoriées dans les dotations de l’armée camerounaise, à proximité immédiate de la résidence présidentielle. L’homme se faisait passer pour un chef de bataillon. Il s’agissait de Sani Mouhamadou, un ancien légionnaire français ayant servi en Irak et en Afghanistan.

Ce qui a alerté les services, ce sont ses papiers : des « vrais faux documents », selon la formule du capitaine, émanant du ministère de l’Administration territoriale. En première ligne, une autorisation d’importation d’armes datée de septembre 2018 et signée par le ministre Paul Atanga Nji, présentant Sani Mouhamadou comme « Conseiller défense » et l’autorisant à importer depuis Malte une carabine LUVO AR15 et un pistolet GLOCK 19.

L’affaire prend une tournure politique lorsque, selon le capitaine Effoudou, Ferdinand Ngoh Ngoh serait intervenu « efficacement et vigoureusement » pour obtenir la libération immédiate et sans condition de Sani Mouhamadou. Cette intervention, si elle est avérée, établirait l’existence d’un réseau de protection reliant l’ancien légionnaire, le ministre Atanga Nji et le puissant secrétaire général de la présidence.

Un portrait aux multiples visages

L’homme au centre de cette affaire existe publiquement, mais sous un jour bien différent. Selon le site officiel de sa société, MS CORP, Sani Mouhamadou est un « haut conseiller en stratégie de défense et de sécurité internationale ». Sa biographie, soigneusement mise en scène, le présente comme un ancien cadre du ministère de la Défense française, diplômé de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et décoré de la Médaille de l’OTAN pour sa participation à la mission ISAF en Afghanistan.

Reconverti dans le privé, il se présente comme le fondateur de plusieurs cabinets de conseil et revendique un réseau déployé sur cinq continents. Il met en avant deux références majeures : un rôle de conseiller sur la sécurisation du chantier de rénovation du Grand Palais de Paris et, surtout au Cameroun, une fonction de « pilote coordinateur » de l’enquête sur la catastrophe ferroviaire d’Éséka en 2016, où il assurait, dit-il, la coordination entre la présidence camerounaise et le cabinet suisse Cerutti.

Un homme insaisissable

D’un côté, donc, un haut stratège de la sécurité se réclamant des plus hautes institutions françaises et d’une mission de confiance auprès de la présidence camerounaise. De l’autre, l’imposteur armé décrit par le capitaine Effoudou, circulant près du palais avec des grades usurpés et des papiers trafiqués.

Les deux portraits partagent un même socle factuel – un passage dans l’armée française, l’Afghanistan, une reconversion dans le conseil en défense – mais aboutissent à des conclusions inconciliables sur la légitimité de l’homme. Le titre de « Conseiller défense » figurant sur le document contesté de 2018 est exactement celui que Sani Mouhamadou emploie pour se décrire aujourd’hui.

Toutefois, le parcours brillant qu’il revendique repose pour l’essentiel sur sa propre communication. Son rôle exact dans l’enquête d’Éséka, la portée réelle de sa mission au Grand Palais, la nature précise de son passage dans les rangs français : aucun de ces jalons n’a, pour l’instant, été confirmé de manière indépendante.

Une affaire qui interroge

Alors que la Chambre nationale des experts criminels du Cameroun a annoncé l’ouverture d’investigations, l’affaire Sani Mouhamadou soulève de nombreuses questions. Comment un ancien légionnaire français peut-il se promener avec des armes de guerre aux portes de la présidence avec des autorisations officielles, puis être relâché d’urgence sur décision du secrétaire général de la présidence ? S’agit-il d’un authentique conseiller en sécurité ayant pénétré les cercles du pouvoir, ou d’un imposteur habilement protégé par un réseau d’influences ?

L’homme au cœur de la tourmente reste, pour l’heure, insaisissable.

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