La prison de Kondengui, une « machine à broyer » : enquête sur les décès des hauts dignitaires camerounais

Yaoundé — Depuis le lancement de l’opération Épervier en 2006, plusieurs anciens ministres et hauts commis de l’État sont morts en détention à la prison centrale de Kondengui, ou peu après leur libération. Une série noire qui interroge sur les conditions carcérales et l’accès aux soins de ces prisonniers « VIP ».

Une série de décès qui s’allonge

Les cas sont nombreux et leur accumulation dessine un tableau accablant :

· Henri Engoulou — Ancien ministre délégué auprès du ministre de l’Économie et des Finances. Il est incarcéré en janvier 2010. Et il meurt le 8 mai 2014 à l’hôpital central de Yaoundé. Ceci après quatre ans de détention provisoire sans jugement. Selon Jeune Afrique, il est terrassé par « une fièvre typhoïde mal soignée« . Le comité de libération des prisonniers politiques du Cameroun affirme qu’il s’est éteint « dans le dénuement le plus total ».


. André Booto à Ngôn — Ancien ministre des Finances, condamné à quarante ans de prison pour détournement au Crédit foncier du Cameroun, il décède le 13 février 2009, seulement sept mois après son incarcération. Il souffrait d’un cancer de la gorge et avait lui-même prédit qu’il ne survivrait pas à une incarcération.


· Jérôme Mendouga — Ancien ambassadeur du Cameroun à Washington, incarcéré en avril 2009, condamné à dix ans de prison, il meurt le 15 novembre 2014 à 76 ans après trois semaines de maladie. À sa mort, les détenus de Kondengui avaient menacé de faire grève, dénonçant ses conditions de détention : « Jérôme Mendouga n’est pas mort de vieillesse mais de négligence », notait alors un prisonnier VIP.


· Gervais Mendo Ze — Ancien directeur général de la CRTV, incarcéré en 2014 et condamné à vingt ans de prison pour détournement de 18 milliards de FCFA, il décède le 9 avril 2021 à l’hôpital central de Yaoundé.


· Emmanuel Gérard Ondo Ndong — Ancien directeur général du FEICOM, il purge vingt ans de prison dans le cadre de l’opération Épervier et est libéré le 21 février 2026. Moins de six mois plus tard, le 15 août 2026, il décède, sa santé ayant été « fragilisée par deux décennies passées derrière les barreaux ».

Les causes d’une hécatombe

Des conditions de détention désastreusesLa prison centrale de Kondengui, construite pour accueillir 800 détenus, en abrite aujourd’hui plus de 5 000. La surpopulation est chronique. « Je partage mon local de 20 mètres carrés avec plus de 40 personnes« . Témoignait récemment un détenu. Dans ce contexte, les maladies contagieuses se propagent facilement. Une source humanitaire résume la situation : « Mieux vaut ne pas tomber malade dans la prison de Kondengui« .

Un accès aux soins plus que limité

Pour plus de 4 500 détenus, un seul médecin généraliste est disponible. Les demandes d’évacuation sanitaire sont souvent rejetées ou tardives. Les biens des prévenus étant confisqués, beaucoup n’ont plus les moyens de payer leurs soins. Le vide juridique camerounais ne prévoit pas de suspension de peine pour raison médicale, contrairement à la loi française.

Une opération Épervier aux allures de piège

Lancée en 2006 sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, l’opération Épervier a permis d’arrêter et de condamner de nombreuses personnalités politiques. Mais le président Paul Biya a été accusé « d’utiliser en partie cette opération anti-corruption pour écarter des personnalités, souvent eux-mêmes anciens protégés du président, à des fins politiques ».

Le paradoxe est saisissant : l’opération Épervier est censée lutter contre la corruption, mais elle semble aussi, par ses conditions de détention, « broyer » ceux qu’elle emprisonne.

« Une machine à broyer »

Les familles des victimes et les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent une « négligence » systémique. Les appels à l’aide de détenus comme Marafa Hamidou Yaya, qui se plaint de problèmes de santé et peine à obtenir des soins hospitaliers, illustrent l’urgence d’une réforme.

La question est désormais posée : Kondengui est-elle une prison ou une « machine à broyer » ? En l’absence de réformes profondes. Telles que : le désengorgement des prisons, l’accès effectif aux soins, suspension de peine pour raison médicale. Signalons que d’autres vies pourraient encore être fauchées par ce que beaucoup appellent désormais « l’opération Épervier » version carcérale.

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