Paul Biya est parti pour un « séjour privé » en Europe. Il n’est pas rentré depuis deux mois.

En 1984, Nformi Bime avait 23 ans. Il était encore étudiant. Paul Biya venait de remporter sa première élection présidentielle au Cameroun.

Aujourd’hui, Bime a 65 ans. Il est retraité de l’enseignement. Biya, lui, en a 93.

Il est toujours président.

L’an dernier, il a décroché un huitième mandat contesté. Ses adversaires crient à la fraude. Des heurts violents entre manifestants et forces de l’ordre ont émaillé le scrutin.

« Le meilleur est à venir », promettait Biya avant le vote.

Pourtant, depuis deux mois, l’homme fort du Cameroun se trouve à des milliers de kilomètres de Yaoundé.

Une absence qui dure

Il a quitté le pays le 7 juin. Ses services ont évoqué un « bref séjour privé » en Europe.

C’est aujourd’hui la plus longue absence de son mandat hors du continent.

La semaine dernière, le porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, s’est exprimé sur RFI. Il a affirmé que le président se trouve à Genève, en Suisse. Il a assuré qu’il n’était pas hospitalisé.

Mais il n’a donné aucun autre détail sur sa localisation.

Un président fantôme

Biya est le deuxième président du Cameroun depuis l’indépendance, en 1960. Il fait partie des dirigeants au pouvoir le plus longtemps dans le monde.

Élu en 1984 sous un régime de parti unique, il a remporté six autres scrutins après le retour du multipartisme.

Il s’est déjà absenté de longues périodes par le passé. Mais cette fois, les questions fusent. Qui dirige vraiment le pays ? Son état de santé est-il préoccupant ?

Au Cameroun, les rumeurs sur sa santé font partie du quotidien. Biya se montre rarement en public.

Son entourage a souvent démenti les spéculations sur une maladie grave ou un décès. En 2024, le gouvernement a même interdit aux médias d’aborder le sujet. Motif invoqué : la sécurité nationale.

Cette longévité au pouvoir reflète une tendance plus large en Afrique. Le continent a la population la plus jeune du monde. Pourtant, plusieurs nations restent dirigées par des chefs d’État vieillissants.

Pour des millions de Camerounais, Biya est l’unique président qu’ils aient jamais connu.

Les enfants de Bime en font partie. L’aîné a 32 ans. Le cadet en a 18.

Le regard d’une génération

Abit Riassai Acha a 26 ans. Il est doctorant et responsable d’une association de jeunes à l’Université de Yaoundé II.

« En grandissant, le président Biya était le seul président que je connaissais. Sa présidence a rythmé toute mon expérience du Cameroun », confie-t-il.

Acha a voté pour la première fois lors du dernier scrutin. Il a choisi Samuel Hiram Iyodi, un candidat de l’opposition âgé de 38 ans.

Après quarante ans de règne, les interrogations sur la gouvernance s’accumulent.

« Parce que cela s’est répété au fil des ans, beaucoup de Camerounais s’y sont habitués. Mais s’habituer ne signifie pas qu’on doive cesser de poser des questions », estime Acha.

L’opposition réagit

Samuel Hiram Iyodi a terminé huitième du dernier scrutin. Plusieurs candidats, dont un de ses principaux rivaux, ont été écartés de la course.

Il a interpellé le Parlement. Il demande au Conseil constitutionnel de se prononcer sur une éventuelle vacance du pouvoir.

Cette initiative a peu de chances d’aboutir. Le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), domine l’Assemblée nationale.

Pourtant, malgré son éloignement, Biya continue de prendre des décisions. Il a notamment procédé à un remaniement militaire important au début du mois.

Le porte-parole Sadi balaie les craintes d’un vide institutionnel. « Le président Paul Biya est vivant », a-t-il martelé. Et d’ajouter : « Il rentrera bientôt. »

De l’espoir à la désillusion

Bime se souvient d’une époque où Biya incarnait le changement. Il a découvert son nom dans les années 1970, lorsque ce dernier était secrétaire général de la présidence.

En 1982, après la démission d’Ahmadou Ahidjo, Biya prend le pouvoir.

Deux ans plus tard, il se présente pour la première fois aux urnes. Bime voit en lui un « symbole d’espoir ».

« On le croyait jeune, dynamique. Beau, aussi. Il représentait beaucoup pour les Camerounais », raconte Bime.

Personne n’imaginait qu’il resterait au pouvoir aussi longtemps.

Pour ses détracteurs, la déception est immense. Ils lui reprochent de ne pas avoir amélioré les conditions de vie des populations.

Un pays en souffrance

Collins Molua Ikome est un analyste politique camerounais. Installé en Allemagne, il a visité son pays natal en avril. Il a constaté les dégâts de ses propres yeux.

« Les routes sont extrêmement mauvaises. J’ai même été témoin d’un accident mortel », raconte-t-il.

Il évoque aussi les coupures d’électricité à répétition, la corruption endémique et le manque d’emplois pour les jeunes.

Wilson Tamfuh est professeur de droit à l’Université de Dschang, dans l’Ouest du pays. Selon lui, les institutions peuvent tourner sans le chef de l’État, si celui-ci délègue. Le Premier ministre et les ministres peuvent assurer l’intérim.

Mais le fond du problème persiste.

« Les Camerounais veulent la fin de la crise anglophone, une hausse du niveau de vie, de meilleures routes et moins de diplômés sans emploi », énumère le professeur. Il fait référence au conflit séparatiste qui ravage les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Un héritage lourd

Quel que soit son successeur, il héritera d’un pays fragilisé. À l’est, les attaques de Boko Haram sévissent. À l’ouest, la jeunesse est exaspérée par la crise économique.

L’accès aux soins reste un privilège. Ikome souligne un paradoxe cruel.

« L’espérance de vie au Cameroun est inférieure à 70 ans. Pourtant, Biya l’a largement dépassée grâce à des soins à l’étranger, inaccessibles au commun des mortels à cause de la pauvreté. »

Ce fossé n’est pas propre au Cameroun. En Afrique, les élites politiques voyagent souvent pour se faire soigner, tandis que les systèmes de santé publics s’effondrent.

La question qui fâche

Pour Bime, la question est profondément personnelle.

Vivra-t-il assez longtemps pour voir un autre président ?

Après des décennies d’attente, il craint de ne pas y parvenir. Il redoute que Biya ne lui survive, ainsi qu’à des milliers de Camerounais ordinaires.

« Dès qu’ils ont un rhume, ils s’envolent pour l’étranger. Pendant ce temps, les autres Camerounais meurent faute de soins », conclut-il, amer.

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