De la musique suggestive aux scandales à répétition, les affaires de mœurs secouent le pays et interrogent sur l’usage des milliards qui alimentent ces réseaux.
C’est une descente aux enfers qui interpelle, scandale après scandale. Au Cameroun, les affaires de nudité et de basses mœurs ne sont plus cantonnées aux sphères artistiques. Elles sont devenues un phénomène systémique, touchant aussi bien les établissements scolaires que les cercles du pouvoir. Derrière la façade, une question lancinante taraude la population : où est passé l’argent ?
Une spirale qui couve depuis des décennies
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut remonter aux racines culturelles de cette libération sexuelle exacerbée. Dès les années 2000, la chanteuse Katino, figure emblématique du bikutsi, avait suscité la polémique avec des titres aux paroles jugées obscènes et des tenues vestimentaires aguichantes. Ses chansons, qu’elle défendait comme l’expression d’une langue ewondo non vulgaire, ont ouvert la voie à une banalisation du discours sexuel dans l’espace public. « Le Turbo d’Afrique », en réaction, lui aurait carrément présenté les couleurs, marquant ainsi un tournant dans l’acceptation de ces codes.
Aujourd’hui, ce qui n’était qu’une provocation musicale est devenu un véritable business juteux structuré autour de réseaux de prostitution de luxe. Le vocabulaire a changé : on ne parle plus de « bijoux de familles », mais d’« influenceuses », de « coachs de réussite » ou d’« initiées traditionnelles ». Le fond, lui, n’a pas bougé d’un pouce.
Un système aux ramifications inquiétantes
Les révélations se succèdent, mettant au jour un système bien huilé. L’affaire Hervé Bopda, figure de la jet-set camerounaise arrêtée en janvier 2024, a mis en lumière un vaste réseau de proxénétisme. Selon les témoignages recueillis, ce réseau bénéficierait de complicités haut placées, y compris au sein de l’appareil étatique. L’affaire « Dubaï Porta Potty » en 2022 et le scandale Cynthia Fiangan ont révélé que des réseaux de « marraines » recrutent de jeunes femmes en leur promettant une ascension sociale rapide.
« Depuis plus de vingt ans, une même mécanique se reproduit au Cameroun, à peine maquillée par les habits neufs des réseaux sociaux »
Ce qui frappe, c’est la dimension économique de ce système. Des immeubles entiers, dans de nombreux quartiers des grandes villes, auraient été construits ou offerts par des personnalités influentes pour abriter ces activités. La haute caste, qui serait en principe le pivot de ces réseaux, les alimenterait à hauteur de milliards de francs CFA.
La jeunesse prise en étau
Pendant ce temps, la jeunesse camerounaise est confrontée à un chômage endémique. Selon les données de l’Institut national de la statistique, le taux de chômage des jeunes a atteint 74% en 2024. Face à cette réalité, les réseaux sociaux deviennent des vitrines où des filles, hier encore inconnues, sont propulsées en avant par des « dattes » et des attributs physiques.
Pour beaucoup, la vente de piment ou de petits commerces à Mokolo ou Nkololoun semble être la seule issue proposée. Une question subsiste : à quoi servent nos impôts qui étouffent les petits commerçants ?
Une réponse timide des autorités
Face à cette dérive, le gouvernement a réagi. En novembre 2021, le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, avait déjà dénoncé la publication de vidéogrammes obscènes, les qualifiant d’« insoutenables » et d’« atteinte à la conscience collective ». Plus récemment, le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) s’est dit « profondément préoccupé » par la recrudescence de ces comportements.
Mais ces mises en garde semblent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Les affaires récentes, comme la polémique des « nattes ministérielles » ou les fuites de sextapes, montrent que le Far West numérique est loin d’être maîtrisé.
Une société en quête de repères
Au-delà du scandale, c’est toute une société qui s’interroge. Comment expliquer que des personnalités influentes puissent, en toute impunité, alimenter des réseaux sexuels avec des sommes faramineuses ? Pourquoi les petites mains de l’économie informelle, qui paient des impôts au centime près, peinent-elles à joindre les deux bouts ?
Le Cameroun est à un carrefour. Entre une moralité en berne et une crise économique qui pousse à toutes les compromissions, le pays cherche ses repères. Une chose est sûre : le phénomène des « nudes » et des réseaux sexuels n’est que le symptôme d’un mal plus profond, celui d’une jeunesse abandonnée à elle-même et d’une élite qui a perdu le sens de l’intérêt général.