Douala, 22 septembre 2026. Henri Lotin ouvre un mandat. La somme est là. 2 000 FCFA. Environ trois euros. Pour les droits d’auteur de son père, Emmanuel Eboa Lotin. Une légende de la musique camerounaise. Mort en 1997. Près de 70 chansons. Plus de 400 cantiques.
Un fils de l’artiste reçoit donc l’équivalent d’un café au lait. Pour un catalogue qui passe toujours à la radio. Dans les bars. Sur les plateformes de streaming.
Sur X, Henri Lotin publie la photo du billet. Son commentaire claque. « Vous voulez que ce pays soit pris au sérieux comment ? » La question est rhétorique. La réponse est dans les chiffres.
L’homme derrière la légende
Emmanuel Eboa Lotin est né le 6 août 1942 à Douala. Fils de pasteur. Il compose sa première chanson en 1962. À 20 ans. Le titre s’appelle « Mulema mam ». Mon cœur, en langue douala.
Sa carrière décolle. En 1967, il sort « Mbemb’a mot’a sawa ». Le tube devient un classique. Il enchaîne les albums. Les tournées. Le public l’adore. Ses chansons mêlent makossa, folk et spiritualité.
Le 6 octobre 1997, Eboa Lotin s’éteint à Douala. Il a 55 ans. Il laisse une veuve, Jacqueline. Cinq enfants. Lynda, Henri, Jackie, Cathy et Samuel. Et un album inachevé.
La promesse et la réalité
Quelques jours avant la colère d’Henri Lotin, Francis Ateh Bazore est reconduit à la tête de la SONACAM. Le président du conseil d’administration annonce des répartitions entre 30 000 et 300 000 FCFA. Pour les ayants droit.
L’écart avec la réalité est vertigineux. Henri Lotin touche 2 000 FCFA. La promesse était de 30 000. Soit quinze fois plus. Et de 300 000. Soit cent cinquante fois plus.
Ateh Bazore a pourtant annoncé en juillet 2026 une bonne nouvelle. La SONACAM a récupéré 100 millions de FCFA de droits collectés à la source. Grâce à une redevance de 12 FCFA par casier de bière vendu. Il a promis une distribution « dans les semaines à venir ». Pour aider les artistes à payer la rentrée scolaire.
Le système en question
La loi camerounaise est claire. La loi n°2000/011 du 19 décembre 2000 protège les droits d’auteur pendant 50 ans après la mort de l’auteur. Eboa Lotin est décédé en 1997. Ses ayants droit sont protégés jusqu’en 2047.
La SONACAM est l’organisme agréé pour gérer ces droits. Elle compte environ 3 000 sociétaires. Elle a versé environ 350 millions de FCFA par an aux artistes. Selon son président. Cela représente une moyenne de 116 000 FCFA par sociétaire et par an. Moins de 10 000 FCFA par mois. Et cette moyenne cache des réalités bien plus basses.
En octobre 2025, la SONACAM avait déjà provoqué la colère. L’organisme avait versé une avance de 27 000 FCFA par artiste. Une enveloppe globale de 40 millions de FCFA. Un forfait unique. Pas une répartition proportionnelle. « Ce n’est pas une avance, c’est une aumône », s’était exclamé un musicien sur Facebook.
Un héritage bradé
Le cas d’Eboa Lotin n’est pas isolé. Il révèle un malaise profond. La SONACAM est accusée de malversations financières. De mauvaise gestion. De méconnaissance des statuts. En avril 2025, les artistes camerounais réclamaient 850 millions de FCFA de droits impayés.
La situation est telle que certains menacent de s’immoler. L’artiste Katino a annoncé qu’elle se présenterait à l’assemblée générale avec du carburant.
Pendant ce temps, les héritiers d’Eboa Lotin survivent avec des miettes. Un catalogue de près de 70 chansons. Des diffusions continues. Des revenus qui s’évaporent.
Le cri d’un fils
Henri Lotin n’est pas seulement un héritier floué. Il est le porte-voix de toute une génération d’ayants droit. Sa publication sur X a valeur de symbole. 2 000 FCFA. Un billet. Une photo. Et une question qui résonne dans tout le Cameroun.
La famille d’Eboa Lotin attend toujours. La veuve Jacqueline. Les enfants Lynda, Henri, Jackie, Cathy et Samuel. Ils attendent leur dû. Un dû légitime. Protégé par la loi.
L’ironie d’une chanson
Eboa Lotin avait chanté sa propre vérité. Dans l’une de ses chansons, il lançait à son public :
« Tu quitteras ce monde et n’emporteras rien ! »
La phrase est prémonitoire. L’artiste n’a rien emporté. Mais ses héritiers non plus. Rien. Ou presque. 2 000 FCFA. Trois euros. Pour un héritage culturel inestimable.
Ce qu’il faut retenir
– La famille d’Eboa Lotin a reçu 2 000 FCFA de droits d’auteur de la SONACAM
– La promesse de l’organisme était de 30 000 à 300 000 FCFA
– La loi camerounaise protège les droits jusqu’en 2047
– La SONACAM est accusée de mauvaise gestion et de malversations
– Les artistes camerounais réclament 850 millions de FCFA impayés
– Le cas Eboa Lotin révèle un système qui spolie les héritiers de la culture camerounaise