L’affaire Urbain Olanguena Awono : un ancien ministre camerounais toujours détenu après 18 ans, entre zones d’ombre et zones de lumière

Arrêté le 31 mars 2008 dans le cadre de l’« Opération Épervier », l’ex-ministre de la Santé Urbain Olanguena Awono purge une peine de 20 ans de prison pour détournement de fonds publics. Si la justice camerounaise a rendu ses verdicts, l’affaire reste entachée de controverses, alimentées par des zones d’ombre persistantes et des rumeurs récurrentes sur les véritables motifs de sa chute.

La genèse de l’affaire

Le 31 mars 2008, Urbain Olanguena Awono, ministre de la Santé publique du Cameroun d’avril 2001 à septembre 2007, est interpellé à son domicile de Yaoundé, en même temps que son collègue de l’Économie et des Finances, Polycarpe Abah Abah. Placé en détention provisoire le 9 avril, il est inculpé de dix chefs d’accusation pour détournement de deniers publics liés à la gestion des programmes nationaux de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, pour un montant total de 14,8 milliards de F CFA. Le gouvernement, par la voix de son porte-parole, justifie ces arrestations par une vaste opération d’assainissement des mœurs publics, l’ « Opération Épervier ».

Le volet judiciaire : des condamnations controversées

Le volet judiciaire de cette affaire est marqué par des décisions sévères et une accusation qui a fait couler beaucoup d’encre : le « détournement par assimilation », un chef d’accusation que certains juristes considèrent comme une « fiction pénale ».

  • En juin 2012, il est condamné à 15 ans de réclusion criminelle.
  • Le 12 août 2013, le Tribunal criminel spécial (TCS) alourdit la peine à 20 ans de prison ferme.
  • Des rapports de presse font également état de condamnations pour des sommes précises, comme 322 millions de F CFA.

L’ancien ministre clame son innocence et dénonce un « assassinat judiciaire ». Dans une déclaration publique, il affirme : « Je n’ai détourné aucun centime de l’Etat du Cameroun ». Il dénonce une « notion absurde » de « détournement par assimilation » inventée pour parvenir à ses fins.

Soutiens et critiques internationales

L’affaire a suscité des réactions au plus haut niveau international. Le Professeur Michel Kazatchkine, alors directeur exécutif du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, a pris la défense de M. Olanguena Awono. Dans un courrier daté du 13 mai 2008, il a indiqué qu’à ce jour, les rapports financiers et programmatiques ne laissaient pas présager de détournement de fonds. Les audits internationaux confirmeraient également l’absence de détournement. Ces soutiens n’ont pas suffi à infléchir la décision de la justice camerounaise.

La rumeur d’une arrestation politique

Parallèlement aux faits judiciaires, une rumeur persistante circule dans la presse et l’opinion publique. Elle attribue l’arrestation de l’ancien ministre à des raisons extra-judiciaires, liées à sa proximité avec la Première Dame, Chantal Biya. Selon cette thèse, des éloges trop appuyés de la part de l’épouse du chef de l’État auraient provoqué une crise de jalousie présidentielle. L’ordre d’arrestation aurait été donné directement par le président Paul Biya.

L’ancien ministre, symbole d’un système

Aujourd’hui, Urbain Olanguena Awono est toujours incarcéré à la prison centrale de Yaoundé-Kondengui. Il est décrit comme « l’ombre de lui-même », ayant souffert de problèmes de santé et vécu le décès de son père pendant sa détention. Pour ses soutiens, son cas est devenu le symbole de l’instrumentalisation de la justice au Cameroun. Ils dénoncent une détention arbitraire qui se prolonge, malgré l’absence de preuves tangibles et les appels à sa libération. Un recours a été déposé devant le Comité des droits de l’homme de l’ONU, qui a adopté des constatations sur la communication de l’intéressé.

L’affaire Urbain Olanguena Awono reste un dossier complexe où se mêlent des condamnations pénales lourdes, des critiques internationales sur la procédure et des rumeurs persistantes sur des motifs politiques. Alors qu’il entame sa 19e année de détention, son cas continue d’interroger l’État de droit et l’indépendance de la justice au Cameroun.

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