Il ne s’agit plus d’un simple retour sur la scène médiatique. Le 19 septembre 2026, Ali Bongo Ondimba a brisé plusieurs mois de silence pour livrer une déclaration vidéo au ton grave. L’ancien président gabonais, renversé par le coup d’État du 30 août 2023, ne conteste pas le fond du dossier judiciaire des « biens mal acquis ». Il attaque frontalement la manière dont l’État gabonais, désormais dirigé par le général Brice Clotaire Oligui Nguema, traite la mémoire de son père et, à travers elle, quatre décennies d’histoire nationale.
Un fils attaque, un ancien président se défend
Ali Bongo a d’abord endossé le costume du fils blessé. « Un fils peut accepter que l’on juge l’action politique de son père sans accepter que l’on bafoue sa mémoire », a-t-il lancé, selon des propos rapportés par La Nouvelle Tribune. Omar Bongo Ondimba, décédé en 2009, a régné sur le Gabon de 1967 à 2009. Son nom figure au cœur d’une procédure française ouverte en 2010. Le parquet national financier a requis, fin juillet 2026, le renvoi de 18 personnes et 5 sociétés devant le tribunal correctionnel. Neuf enfants d’Omar Bongo sont mis en cause pour un patrimoine estimé à 85 millions d’euros.
Pourtant, Ali Bongo lui-même n’est pas visé par cette procédure. Sa colère porte sur les termes employés par l’État gabonais, constitué partie civile dans le dossier depuis mars 2023. À ses yeux, Libreville instrumentalise la justice pour réécrire l’histoire.
« Nous n’avons pas le droit de les effacer »
Le cœur du message dépasse le registre familial. Ali Bongo pose une question politique. « Plus de quatre décennies de l’histoire d’un pays ne peuvent être réduites à quelques pages d’observations judiciaires », a-t-il déclaré. Puis il ajoute : « Nous pouvons juger nos prédécesseurs, nous pouvons discuter leur héritage, nous pouvons condamner leurs erreurs, mais nous n’avons pas le droit de les effacer. »
Cette formule vise directement le pouvoir en place. Brice Clotaire Oligui Nguema, l’homme qui l’a renversé, dirige aujourd’hui le Gabon. Il a été nommé à la tête de la Garde républicaine sous la présidence d’Ali Bongo lui-même. Ali Bongo le rappelle sans détour pour contester le récit d’un président affaibli et absent du pouvoir.
Ensuite, l’ancien chef de l’État élargit son raisonnement. Le respect réclamé pour son père doit, selon lui, bénéficier à tous les anciens présidents. « Donc, il me concerne. Il concernera un jour ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir », prévient-il. La défense du père devient celle de sa propre place dans l’histoire.
Une guerre de mémoire sur fond de milliards
Derrière les mots, une bataille politique féroce. Le quotidien burkinabè. Le Pays résume la situation sans détour : « une guerre de mémoire sur fond de milliards de F CFA détournés ». La question divise. Ali Bongo défend-il l’honneur familial ou tente-t-il d’échapper à sa propre responsabilité dans le système de prédation hérité de son père ?
Ses adversaires pointent une contradiction. Le Gabon s’est constitué partie civile dans le dossier des biens mal acquis en mars 2023, sous la présidence d’Ali Bongo lui-même. À l’époque, l’objectif affiché était de protéger les intérêts de l’État. Aujourd’hui, l’ancien président dénonce les conséquences de cette démarche.
Serge Abessolo, une figure de l’opposition, a répliqué vivement. « Honorer la mémoire d’un père se traduit dans les actes posés pour la défendre », a-t-il rétorqué, renvoyant Ali Bongo à son propre bilan.
Le PDG, un autre terrain de confrontation
La sortie d’Ali Bongo ne se limite pas aux biens mal acquis. Elle prépare une séquence partisane. Ali Bongo revendique toujours la présidence du Parti démocratique gabonais (PDG), fondé par son père. Il annonce une prochaine prise de parole sur l’avenir du parti.
Un conflit l’oppose au directoire actuel du PDG, dirigé par Blaise Louembé. Depuis Paris, où il réside avenue Foch, Ali Bongo a adressé une mise en demeure au directoire. Il exige la démission de l’instance élue lors du congrès du 30 janvier 2025 et réclame un retour à la « légalité ».
Sa situation personnelle reste fragile. Ali Bongo vit dans sa résidence parisienne, bloqué par un problème de documents de voyage. Il a été victime d’un AVC en octobre 2018. Son état de santé demeure dégradé. En février 2026, sa famille l’a contraint à mettre fin à une grève de la faim en raison des risques encourus.
Les hommes passent, le Gabon demeure
Dans sa déclaration, Ali Bongo a adopté une posture presque philosophique. « Comme dans toutes les familles, il y a eu entre nous des joies, des épreuves, des désaccords, des blessures aussi. Notre famille n’est pas différente des autres familles. Elle a connu des rapprochements et des éloignements », a-t-il confié.
Puis il a conclu par une formule qui résonne comme un testament politique. « Nous devons apprendre à regarder toute notre histoire sans effacer personne, sans sanctifier personne, sans diaboliser personne. Les hommes passent, les pouvoirs passent, les querelles passent. Le Gabon demeure éternel. »
Cette phrase résume l’enjeu. Sous la transition d’Oligui Nguema, le Gabon tente de tourner la page de plus de cinq décennies de règne Bongo. Ali Bongo, lui, refuse que cette page soit arrachée. Son combat n’est pas seulement judiciaire. Il est mémoriel. Et dans un pays où l’histoire officielle a longtemps façonné le pouvoir, cette bataille pourrait peser sur l’avenir politique de la nation.
Le régime d’Oligui Nguema n’a pas encore répondu publiquement à cette sortie. Mais une chose est certaine : Ali Bongo a choisi de ne pas disparaître en silence.

