Douala. Dix ans après sa disparition, le 23 janvier 2015, le nom de Françoise Foning résonne encore dans les rues de Douala 5e. Il faut dire que cette femme d’affaires et femme politique a marqué durablement les esprits. Son parcours hors norme, sa loyauté indéfectible au président Paul Biya et ses phrases cultes ont fait d’elle une légende. Mais le Cameroun a-t-il aujourd’hui une figure féminine aussi influente ? Enquête.
Un parcours de self-made woman, de zéro à l’empire
Françoise Tsopgny Nguiazong, épouse Foning, voit le jour en 1949 à Bafou, dans la Menoua. Rien ne prédestinait cette fille de l’Ouest Cameroun à devenir une icône nationale. Pourtant, elle refuse de se laisser dicter son destin.
Son premier coup d’éclat remonte à 1960. Elle devient première dauphine de Miss Indépendance, ancêtre de Miss Cameroun. Mais très vite, elle abandonne les podiums pour le monde des affaires.
Employée dans le tourisme pendant douze ans, elle décide de voler de ses propres ailes. En 1967, elle ouvre un restaurant à Douala. « New Style » devient rapidement un quartier entier de la ville.
De fil en aiguille, Françoise Foning bâtit un véritable empire. Société de taxis — jusqu’à 150 véhicules —, extraction de graviers, import-export alimentaire, usine de meubles « Anflo », clinique, collège. Tout est regroupé sous le groupe Foning.
« Je me suis fabriquée toute seule, je suis partie de rien », confiait-elle à Afrik.com. Une affirmation que personne ne contestait.
Une ascension politique sous l’aile de Paul Biya
En parallèle de ses affaires, Françoise Foning s’engage très tôt en politique. Dès les années 1970, elle milite au sein de l’Union nationale du Cameroun (UNC), le parti unique de l’époque.
Sa loyauté au président Paul Biya devient légendaire. Militante du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), elle gravit tous les échelons. Présidente de la section RDPC du Littoral, elle est élue députée du Wouri de 1997 à 2007, puis maire de Douala 5e à partir de 2002.
Elle représente également à plusieurs reprises la Première dame Chantal Biya lors de meetings dans l’Ouest du pays.
« Elle était considérée comme la femme la plus combative et la plus combattue du landerneau politique camerounais depuis 1990 », souligne un article de Wikipédia.
Son influence dépasse les frontières. En 2005, elle devient la première femme noire présidente de l’Organisation des femmes chefs d’entreprise mondiales (FCEM). Un exploit salué par un « Oscar 2004 du manager africain de l’année ».
Les citations cultes de Ma’a Foning
Françoise Foning n’était pas seulement une femme d’affaires redoutable et une politicienne influente. Elle était aussi une oratrice hors pair, dont les phrases ont marqué toute une génération.
« Je suis la première femme homme d’affaires du Cameroun »
Cette déclaration résume à elle seule l’ambition de Ma’a Foning. Elle aimait rappeler ses accomplissements pour inspirer la jeunesse et recadrer ses détracteurs.
« Les actes de naissance seront informatisés comme ça on pourra les mettre dans les clés UCB »
Prononcée lors d’une campagne électorale, cette phrase illustre son style unique, mêlant promesses de modernisation et expressions populaires.
« Où papa Po Biya me dit va, je va »
Sa loyauté au président Paul Biya était totale. Elle l’affirmait publiquement, sans complexe.
« Mes enfants, il faut vous battre dans la vie car la vie c’est la BASTONNADE. Battez-vous »
Ce conseil adressé à la jeunesse camerounaise est devenu culte. Derrière la formule choc, un message d’endurance et de persévérance.
« La politique ce n’est pas le combat. DÉBATTONS-NOUS »
Face aux opposants, elle ne reculait jamais. Elle préférait le débat d’idées à l’affrontement stérile.
« L’argent c’est comme les noyaux du bœuf. Ça balance à gauche et à droite jusqu’à tu dépenses ça »
Une métaphore imagée qui résume sa vision pragmatique de la richesse et de la dépense.
Les polémiques, l’autre visage de Ma’a Foning
Impossible d’évoquer Françoise Foning sans parler de ses sorties controversées. En 2013, elle déclare que « les gens qui insultent le Président Paul Biya méritent la penderie ». Une phrase qui choque l’opinion.
Elle affirme également que « le président Paul Biya est le seul [président] au monde qu’on insulte, il ne réagit pas ». Une manière de défendre son mentor, mais aussi de tacler ses détracteurs.
Ces déclarations lui valent de nombreuses critiques. Certains la qualifient de « courtisane du pouvoir ». D’autres saluent au contraire sa fidélité et son franc-parler.
« Elle prenait et donnait », résume un observateur de la scène politique camerounaise.
L’héritage : une figure irremplaçable ?
Françoise Foning s’éteint le 23 janvier 2015 à Yaoundé. Le chef de l’État ordonne des obsèques officielles en son honneur.
Dix ans plus tard, le vide qu’elle a laissé semble impossible à combler. Aucune femme politique camerounaise n’a atteint son niveau d’influence. Aucune n’a bâti un empire économique comparable.
Certains citent Chantal Biya, la Première dame. Son influence est indéniable, notamment dans les nominations et les limogeages. Mais elle n’a ni le parcours entrepreneurial ni la popularité de Ma’a Foning.
D’autres évoquent des figures montantes comme Joëlle Victor-Ebot, ambassadrice « Stand Up For African Women », ou Maëllys Ngo Mboui, fondatrice de « Cameroonian Girls in STEAM ». Leur notoriété reste cependant limitée.
La nouvelle génération, biberonnée aux réseaux sociaux, ne mesure pas toujours l’ampleur du phénomène Foning. Pourtant, son parcours force le respect. Une femme sans diplôme universitaire, qui a bâti un groupe de 15 entreprises et employé jusqu’à 1 900 personnes.
Une question qui divise
Alors, le Cameroun a-t-il aujourd’hui une figure féminine aussi influente que Françoise Foning ? La réponse semble être non.
Ma’a Foning incarnait une époque. Celle où l’on pouvait partir de rien et tout construire à la force du poignet. Celle où la loyauté politique se payait en postes et en contrats. Et celle où une femme pouvait dominer un milieu d’hommes à coups de phrases assassines et de poignées de main.
Son style, ses outrances, son charisme appartiennent au passé. Mais son héritage, lui, reste bien vivant. Dans les rues de Douala 5e, dans les discours des jeunes entrepreneurs, dans la mémoire collective d’un pays qui peine à honorer ses grandes figures.
MADAME FONING FOREVER.