Douala-Yaoundé. 240 kilomètres. Sur la carte, la N3 devrait relier le port à la capitale. Dans la réalité, elle impose 7 à 10 heures de route. Pour un pays qui promet l’émergence en 2035, le contraste dérange.
Autrefois, quatre heures suffisaient. Ce temps semble révolu. Aujourd’hui, prendre la Nationale N°3, c’est accepter une journée perdue. Chaque nid-de-poule secoue les véhicules. Chaque ralentissement nourrit l’angoisse d’arriver après la nuit.
Bienvenue sur l’axe le plus stratégique du Cameroun. Et l’un des plus délabrés.
Une route broyée par son propre trafic
Construite dans les années 1980, la N3 n’a pas été conçue pour le poids qu’elle supporte. Quarante ans plus tard, les camions l’écrasent. Les poids lourds représentent 40 % du trafic. Ils transportent des conteneurs vers le Tchad et la Centrafrique. Jour après jour, ils usent un bitume déjà fragile.
À vingt kilomètres de Douala, le décor frappe. Des trous béants ouvrent la chaussée. Les véhicules raclent le sol. Le bruit métallique inquiète. Sur le bas-côté, des carcasses abandonnées témoignent : arbres de transmission cassés, essieux fissurés, pneus éclatés.
Personne n’est épargné. Taxis, bus, camions, motos : tous subissent. Mais le pire n’est pas toujours la chaussée. Le pire, c’est l’attente.
Embouteillages : le temps devient une prison
Sous le pont de Sikoum, les moto-taxis guettent. Ils attendent des passagers coincés dans des bouchons interminables. Au départ de Douala, la circulation peut se figer dès neuf heures. Un ruban de 25 kilomètres de véhicules s’immobilise. Partir à 8 heures et arriver à 14 heures devient banal.
Au péage d’Edéa, 500 mètres peuvent prendre 45 minutes. Un paradoxe pour une infrastructure censée faire gagner du temps. Résultat : les voyageurs abandonnent. Les moto-taxis le constatent. « On ne compte plus en heures », résume l’un d’eux. « On compte les passagers qui renoncent. »
2016 : le drame qui devait tout changer
Octobre 2016. Le pont de Matomb cède. La N3 se coupe. Des milliers de voyageurs se ruent vers le train. L’Intercity, surchargé, déraille à Eseka. Bilan : 76 morts et 599 blessés.
Le pays pleure. Le gouvernement promet de reconstruire. Pourtant, selon plusieurs observateurs, les travaux suivants ont été sabotés. Des marchés auraient été obtenus par prête-nom. Du bitume non conforme aurait été posé. Des contrôles de qualité auraient été bâclés. « Les failles d’hier remontent aujourd’hui », soupire un journaliste local.
Des rustines au lieu d’une solution
Face à l’urgence, l’État rapièce. En juillet 2026, il confie à China Road and Bridge Corporation un contrat de 4,97 milliards de FCFA. Objectif : un entretien de « confort » sur 236 kilomètres. Durée : trois mois.
Trois mois. Pour une route qui souffre depuis quarante ans. Pour les spécialistes, la méthode ne suffit plus. La question n’est plus de combler les nids-de-poule. Elle est de bâtir une infrastructure capable de tenir trente ans. Cameroon Tribune le rappelait récemment.
Dans ce contexte, deux chantiers nourrissent l’espoir. D’abord, le Projet d’aménagement des corridors économiques Douala-Bangui (PACEDB). La Banque mondiale pourrait débloquer 400 millions de dollars. Le tronçon Yaoundé-Edéa, long de 165 kilomètres, est en première ligne.
Ensuite, la deuxième phase de l’autoroute Yaoundé-Douala. Longue de 141,1 kilomètres, elle doit absorber le trafic de transit. Elle offrirait un peu d’air à la N3. Une fois reconstruite, cette dernière devrait tenir vingt ans.
Une artère vitale pour tout un pays
Mais pour l’heure, les Camerounais vivent au rythme des nids-de-poule. Ils subissent. Ils encaissent. Ils attendent.
La N3 n’est pas une route ordinaire. Elle relie le port à l’intérieur du pays. Elle fait circuler les marchandises. Elle porte une économie. Elle symbolise une nation qui veut y croire.
Quand cet axe avance à moins de 35 km/h de moyenne, le trafic ralentit. Mais ce n’est pas tout. C’est tout un pays qui freine.
Au bord de la route, un voyageur résume. Il ne demande pas de miracle. Juste une route praticable. Une route qui permette d’arriver. Une réponse. Pour l’instant, elle se fait attendre.


