Dix ans après, le Cameroun doit regarder les résultats en face.
Il y a dix ans, le Chef de l’État lançait une promesse qui avait tout pour séduire une jeunesse camerounaise en quête de modernité : 500 000 étudiants, 500 000 ordinateurs. Derrière ce geste spectaculaire se dessinait une ambition autrement plus vaste : faire entrer l’université camerounaise dans l’ère numérique.
Avec une enveloppe annoncée de 75 milliards de FCFA, le projet « Un étudiant, un ordinateur » aurait dû financer bien plus que des laptops. Pourquoi pas tout un écosystème comprenant: des Centres numériques, interconnexion des universités, réseaux informatiques, système intégré de gestion, Internet haut débit.
Dix ans plus tard, où en sommes-nous? cette question, simple et peut-être dérangeante, nous interpelle.
Le symbole était puissant. Et le défi l’était davantage.
Il faut le reconnaître : l’idée était audacieuse. Dans un pays où l’accès individuel à l’outil informatique restait, pour une grande partie des étudiants, une difficulté financière réelle, offrir un ordinateur à 500 000 jeunes pouvait apparaître comme un formidable accélérateur d’égalité des chances.
Le message était clair : l’étudiant camerounais ne devait plus être un simple consommateur de savoir. Il devait pouvoir chercher, produire, communiquer, apprendre à distance et participer pleinement à l’économie numérique.
Sur le papier, difficile de trouver ambition plus séduisante.
Mais gouverner, ce n’est pas seulement annoncer. C’est aussi mesurer. Et c’est précisément ici que commence notre interrogation.
75 milliards FCFA : le chiffre qui oblige
Soixante-quinze milliards de francs CFA. Ce chiffre, à lui seul, devrait imposer aujourd’hui un devoir de transparence, d’évaluation et de reddition des comptes.
Non pas parce que le projet aurait été inutile. Non pas parce que la décision de donner des ordinateurs aux étudiants aurait été mauvaise. Mais parce qu’un tel investissement public aussi colossal ne devrait pas se mesurer uniquement à travers le nombre de machines commandées, réceptionnées ou distribuées.
La vraie question est ailleurs : quel changement durable ces 75 milliards ont-ils produit dans la vie universitaire camerounaise ? Voilà la question. Et elle mérite une réponse documentée.
Un ordinateur n’est pas une révolution
Il y a une illusion contre laquelle il faut se prémunir : croire qu’en donnant un ordinateur, on donne automatiquement accès au numérique. Non.
Pour qu’un ordinateur fonctionne correctement, il faut de l’électricité, une connexion internet, de la maintenance. des contenus, d’enseignants formés, de plateformes fonctionnelles, d’un environnement universitaire capable de l’intégrer dans les pratiques pédagogiques.
C’est justement pour cette raison que le projet « Un étudiant, un ordinateur » avait prévu plusieurs autres composantes. Et c’est là que le bilan devient intéressant.
Parce que la question sur la réception des 500 000 ordinateurs ne devrait plus se poser. Il faut désormais savoir combien fonctionnent encore ? Sont-ils encore en état d’utilisation ? Ceux qui en disposent encore aujourd’hui; ont-ils accès à une connexion Internet suffisamment performante ?
Combien utilisent régulièrement les plateformes numériques universitaires ? Combien de cours, de travaux scientifiques, de recherches ou de démarches administratives ont réellement été digitalisés grâce à cet investissement ?
Voilà le véritable bilan.
95 % d’exécution : mais quel impact ?
Le ministère de l’Enseignement supérieur a communiqué un taux d’exécution physique de 95 % et une exécution financière de 93,6 % pour la période 2020-2021. Les 500 000 ordinateurs PBhev ont été fabriqués à Shenzhen, en Chine, acheminés au Cameroun et mis à disposition des huit universités d’État et de 106 instituts privés.
Par ailleurs, neuf Centres de développement du numérique universitaire et le Centre national d’interconnexion ont été entièrement construits et équipés. Le système intégré de gestion (SIGIRES) a également été développé.
Ces chiffres impressionnent. Pourtant, la réalité de terrain est tout autre.
De nombreux témoignages d’étudiants évoquent des équipements obsolètes ou rapidement tombés en panne. Le manque de maintenance et l’absence de suivi technique ont limité l’impact du dispositif. Surtout, les infrastructures réseau n’ont pas suivi. La fracture numérique entre les établissements reste profonde.
Les défis persistants de la transformation numérique
Les obstacles sont nombreux et bien documentés. La faible disponibilité de l’énergie électrique et le débit insuffisant de la connexion Internet empêchent le fonctionnement optimal des centres numériques pourtant construits. Les coupures d’électricité paralysent la formation dans un contexte éducatif déjà fragile.
La formation continue des enseignants aux TIC reste un défi majeur. Sans enseignants formés, sans plateformes fonctionnelles, l’ordinateur reste un outil sous-exploité.
L’argent investi dans les laptops n’a pas été accompagné d’investissements suffisants en connectivité et en formation. La transformation numérique promise n’a pas eu lieu.
Un débat qui reste ouvert
L’interrogation fondamentale persiste : 75 milliards FCFA étaient-ils le meilleur usage des deniers publics pour l’éducation ? Fallait-il prioriser l’équipement individuel plutôt que les infrastructures collectives ?
Le choix stratégique de 2017 continue de peser sur le système universitaire camerounais. La question de la dette contractée auprès de la Chine reste également posée. Les étudiants d’aujourd’hui bénéficient-ils vraiment de cet investissement massif ?
Une chose est certaine : dix ans après, le Cameroun doit regarder les résultats en face. Non pour condamner une ambition louable, mais pour tirer les leçons d’une expérience qui, si elle est correctement évaluée, pourrait éclairer les prochaines politiques publiques en matière d’éducation numérique.