Le recensement s’est achevé dans le naufrage de son démarrage.

C’est dans son domicile officiel, et non dans les bureaux de l’Immeuble Étoile, que Joseph Dion Ngute a choisi de prendre la parole. Le Premier ministre camerounais s’est retrouvé contraint de faire siège avec son épouse pour écouter le récit tragique de la dirigeante du recensement général de la population. Un face-à-face intime pour acter un échec public.

Le naufrage est total. Personnel pour la responsable de l’opération. Institutionnel pour tout un pays. Trois reports successifs des dates de clôture ont rythmé cette débâcle, jusqu’à la clôture finale de la semaine dernière.

Une impréparation criante, un cafouillage généralisé

Tout le monde savait, en amont, que ce recensement ne marcherait pas. Le Premier ministre en tête. Lui-même s’est retrouvé obligé de jouer les sapeurs-pompiers face à l’évidence de cet échec cuisant.

Les causes sont profondes. Le Cameroun n’arrive toujours pas à dénombrer ses habitants et son patrimoine, plus de 60 ans après son indépendance. Une impréparation chronique et une série de cafouillages à tous les étages révèlent une grave perte d’expertise. Les contradictions internes du système institutionnel et la sévère crise de liquidité qui frappe le pays atteignent ici leur sombre apogée. Toute coordination et additionnement des forces deviennent tout simplement impossibles.

Trois régions sous-recensées, des chiffres sidérants

Seule face à ce mur, la dirigeante en charge de l’organisation s’est retrouvée humiliée. Contrainte de venir se lamenter de son impuissance auprès d’un Premier ministre lui-même à bout de forces. Elle a révélé des chiffres sidérants.

Trois régions n’ont même pas été recensées à 40 % de leur population. Le Littoral. Le Sud-Ouest. Le Nord-Ouest. De son propre aveu.

Une absence cruelle de leadership politique

Un recensement ne peut que cheminer vers l’impasse sans leadership politique clair et sans portage institutionnel puissant. Ne reste plus aux équipes d’intervention, dans les rues de Yaoundé, que le cache-sexe de quelques figures publiques.

Ces simulations grotesques détruisent la confiance plutôt que de la reconstruire. La théâtralisation autour de Narcisse Mouelle Kombi, ministre en charge des Sports, en est l’illustration parfaite. On positionne en avant-scène des voix dont la parole ne compte aux yeux de personne.

Le naufrage de la confiance

Le naufrage n’est pas seulement celui de l’insuffisance des ressources allouées à l’opération. Il est surtout le résultat de la destruction totale de la confiance qui devrait lier les Camerounais, leur espace public et les figures qui le représentent.

Trois décennies de discours creux ont porté au démantèlement minutieux d’une vie publique. Ce recensement en donne une vision tristement éloquente. Les conséquences sont aujourd’hui visibles aux yeux de tous.

La vive contestation, dans la quasi-totalité des villes du pays, des résultats proclamés par ELECAM et par le Conseil constitutionnel, ayant conduit à la reconduction de l’Homme dit du 06 novembre, y est pour beaucoup. Cette défiance est l’expression directe d’une crise de confiance profonde.

Un cul-de-sac largement prévisible

Les raisons profondes de ce cul-de-sac étaient largement prévisibles. Le gouvernement a, comme souvent, décidé de les ignorer. Et cela, à ses propres périls.

Le Cameroun ne sait plus compter ses enfants. Il ne sait plus produire de certitudes démographiques. Les institutions statistiques s’empilent — INS, BUCREP, BUNEC — mais les résultats s’évaporent. Comme le résume le politologue Vincent Sosthène Fouda, le pays offre « l’image troublante d’un État entouré d’institutions statistiques dont l’abondance contraste avec la faiblesse des résultats » .

Le budget du recensement a été divisé par cinq, passant de 64 à 13,3 milliards de francs CFA . Les agents de terrain n’ont pas été payés à temps. Des terminaux ont disparu. Le papier a fait son retour. La grève des agents sous le slogan « No money, no work » a paralysé des villes entières .

Le journaliste Alex Gustave Azebaze a écrit au Premier ministre pour demander un audit express du BUCREP. Sa lettre dénonce des manquements graves et s’interroge sur la capacité de l’État à mener à bien une opération relevant pourtant de sa souveraineté .

Le recensement s’est achevé. Mais le comptage, lui, n’a jamais vraiment commencé.

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