LE DIALOGUE COMMUNAUTAIRE NE PEUT À LUI SEUL RÉSOUDRE LE CONFLIT ANGLOPHONE : POURQUOI LE CAMEROUN A BESOIN D’UN DIALOGUE POLITIQUE NATIONAL

De la gestion des griefs communautaires à la résolution d’une crise politique nationale
Par le Professeur Willibroad Dze-Ngwa, PhD

INTRODUCTION : ADAPTER LE DIALOGUE À LA NATURE DU CONFLIT

Le dialogue communautaire peut-il résoudre les questions d’identité politique, de marginalisation historique, d’arrangements constitutionnels et de répartition du pouvoir politique au Cameroun ? Les discussions entre chefs traditionnels, autorités locales, leaders religieux, organisations de la société civile et citoyens peuvent-elles résoudre un conflit ancré dans l’évolution historique et l’organisation politique de l’État ?
La réponse est claire. Le dialogue communautaire est indispensable à la consolidation de la paix, mais il ne peut, à lui seul, résoudre le conflit anglophone au Cameroun. Il se montre particulièrement utile pour traiter les litiges fonciers, les querelles cheffales, les tensions intercommunautaires, la compétition autour des ressources et le manque de confiance local. Il rétablit la communication, négocie des compromis et reconstruit la coexistence pacifique.
Cependant, la crise anglophone dépasse une simple somme de différends communautaires. Il s’agit d’un conflit politique profond, nourri par des griefs historiques, des contestations identitaires, des interprétations divergentes de la réunification et des désaccords majeurs sur la structure constitutionnelle de l’État. Si le dialogue communautaire permet d’atténuer les conséquences du conflit sur le terrain, s’attaquer aux causes politiques sous-jacentes exige une démarche politique nationale crédible.
Le dialogue communautaire aide les populations à cohabiter en paix. Un règlement politique crédible doit, quant à lui, redéfinir les conditions mêmes de leur coexistence au sein de l’État.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir si le dialogue est nécessaire, mais de vérifier si le cadre de dialogue engagé dispose du mandat, de la représentativité et de l’autorité requis pour traiter le problème à sa racine.

CONFLITS COMMUNAUTAIRES ET CONFLITS POLITIQUES NATIONAUX

Les conflits surviennent à différents niveaux et imposent des réponses adaptées à leurs origines. Un litige foncier entre deux villages voisins trouve souvent sa solution par la médiation traditionnelle, la négociation ou l’intervention judiciaire. Les différends impliquant l’autorité traditionnelle nécessitent des échanges ciblés entre représentants locaux, administration et acteurs concernés.
De même, les tensions entre éleveurs et agriculteurs, notamment dans le département du Menchum, se gèrent par un accès négocié à la terre et à l’eau, des accords de transhumance et l’application rigoureuse de la loi. Ces crises relèvent du dialogue communautaire, car leurs causes immédiates et leurs solutions restent de portée locale.
La situation change radicalement lorsqu’il s’agit de légitimité constitutionnelle, d’identité nationale, de représentation politique, de structure de l’État ou de partage des compétences entre le pouvoir central et les collectivités. Ces enjeux majeurs exigent des institutions politiques appropriées, des négociations représentatives et des réformes juridiques ou constitutionnelles profondes.
La nature d’un conflit doit déterminer le niveau de dialogue requis pour le résoudre. On ne résout pas une crise politique nationale en multipliant simplement les réunions communautaires.

CE QUE LE DIALOGUE COMMUNAUTAIRE PEUT ACCOMPLIR

Le dialogue communautaire possède un potentiel précieux pour soutenir la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, où les affrontements ont détruit le tissu social, déplacé les populations, paralysé l’éducation et l’économie locale, tout en installant une méfiance généralisée.
Il contribue concrètement à :
  • Réconcilier les familles et les communautés divisées.
  • Trancher les litiges fonciers, domaniaux, cheffaux et d’accès aux ressources.
  • Faciliter le retour et la réintégration sécurisés et durables des personnes déplacées.
  • Conclure des accords locaux pour la réouverture des écoles, des marchés, le transport et les services essentiels.
  • Favoriser la guérison des traumatismes, la compréhension mutuelle et la cohésion sociale.
  • Impliquer activement les femmes, les jeunes, les chefs traditionnels et la société civile dans la consolidation de la paix.
  • Prévenir l’escalade des différends locaux vers la violence armée.
  • Documenter les doléances et transmettre les problèmes structurels aux instances régionales et nationales.
  • Appuyer le processus de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) des ex-combattants éligibles.
  • Créer un espace d’engagement inclusif, franc et participatif pour la transformation du conflit.
Ces actions demeurent cruciales. Tout accord politique durable doit se traduire par des améliorations tangibles dans le quotidien des citoyens. Néanmoins, gérer les conséquences locales d’un conflit diffère fondamentalement de la résolution de ses causes politiques nationales.
Le dialogue local aide des familles à se réconcilier sans pour autant trancher le débat constitutionnel. Il facilite le retour des déplacés sans régler la question de la représentation politique. Il rétablit la confiance entre enseignants et parents d’élèves sans résoudre la crise de la gouvernance éducative.
Le dialogue communautaire est nécessaire, mais insuffisant.

LE CONFLIT ANGLOPHONE N’EST PAS UN SIMPLE DIFFÉREND COMMUNAUTAIRE

Le conflit anglophone s’inscrit dans un contexte historique et politique précis. Ses racines remontent au partage du Kamerun allemand après la Première Guerre mondiale, à l’administration séparée du Southern Cameroons britannique et du Cameroun français, puis au processus politique de réunification en 1961. L’évolution ultérieure de l’État, marquée par le passage du fédéralisme à l’État unitaire en 1972, demeure au cœur des contestations.
Pour de nombreux Anglophones, la crise touche à la préservation d’une identité historique, linguistique, éducative, juridique et politique propre. Elle traduit un sentiment profond de marginalisation, des revendications de représentation politique et des désaccords sur la centralisation du pouvoir. Le conflit s’est muté en un affrontement armé impliquant des aspirations séparatistes, des opérations de sécurité, de lourdes souffrances civiles et une crise humanitaire majeure.
Il convient de distinguer clairement ces dimensions : les griefs politiques de fond, les projets politiques portés par les différents acteurs, et la violence employée par certains pour faire aboutir leurs revendications. Les Anglophones ne forment pas un bloc politique homogène : les visions varient fortement au sein des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Pour autant, cette diversité n’efface en rien la nécessité d’apporter une réponse politique globale.
  • Une rencontre communautaire à Buéa, Bamenda, Wum, Kumbo ou Mamfé peut-elle renégocier les bases constitutionnelles unissant les deux parties du pays ?
  • Des chefs traditionnels, maires, leaders religieux et autorités locales peuvent-ils fixer la répartition constitutionnelle des pouvoirs entre l’État central et les régions ?
  • Des comités locaux de paix peuvent-ils négocier des accords nationaux contraignants sur la décentralisation, le bilinguisme, la justice transitionnelle ou la réintégration des combattants ?
Ces questions dépassent le champ d’action du dialogue communautaire. Elles requièrent un processus politique réunissant des acteurs dotés de la légitimité et de l’autorité nécessaires pour négocier des solutions nationales.
Le nombre de réunions organisées importe moins que la capacité du processus à atteindre le niveau où les questions litigieuses peuvent être réellement tranchées.

TRAITER LES CONSÉQUENCES N’EST PAS RÉSOUDRE LES CAUSES

Le dialogue communautaire permet aux populations de faire face aux répercussions quotidiennes du conflit. Un accord local peut rouvrir un marché, sécuriser le retour d’une communauté ou rétablir le dialogue entre des groupes déchirés. Ces avancées sont capitales, mais leur pérennité dépend de décisions qui dépassent le cadre local.
Les écoles ne resteront pas ouvertes si les menaces sécuritaires persistent. Les déplacés ne réintégreront pas durablement leurs foyers sans garanties sur leurs biens et leur sécurité. La réconciliation ne peut se résumer à demander le pardon mutuel en ignorant les injustices subies et le besoin de justice.
Le pardon est une démarche personnelle et sociale ; le règlement politique exige des décisions institutionnelles.
Ces deux dimensions se renforcent, mais l’une ne remplace pas l’autre. Le dialogue communautaire doit donc s’articuler avec un processus politique national global, et non servir de substitut à ce dernier.

IDENTITÉ, MARGINALISATION ET ARRANGEMENTS CONSTITUTIONNELS

L’identité collective s’appuie sur des droits constitutionnels, la langue, la mémoire historique et la reconnaissance institutionnelle. Le dialogue communautaire permet de déconstruire les stéréotypes, d’apaiser les tensions et de promouvoir le respect mutuel. Toutefois, lorsque les griefs portent sur la protection des systèmes juridiques et éducatifs, le bilinguisme institutionnel ou le partage des compétences, les réunions locales ne peuvent offrir les garanties nationales requises.
Si la marginalisation se ressent au niveau local, ses causes et ses remèdes touchent à l’emploi public, à l’administration, à l’allocation des ressources et à la représentation politique. Le dialogue communautaire identifie et remonte ces doléances, mais la réponse exige une action législative, politique ou constitutionnelle de la part des institutions de l’État.
Dialoguer ne signifie pas simplement offrir un espace de parole. Le dialogue doit établir comment, par qui et par quels mécanismes les problèmes posés trouvent une solution effective.
Aux problèmes constitutionnels répondent des solutions constitutionnelles ; aux conflits politiques nationaux répondent des règlements politiques. La crise anglophone pose des questions directes sur l’organisation du Cameroun : décentralisation, statut spécial des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, bilinguisme, et protection de la diversité culturelle.
Qu’il s’agisse du renforcement de la décentralisation, de l’autonomie régionale, du fédéralisme ou des options séparatistes, les visions s’affrontent. Un processus politique crédible doit permettre d’analyser chaque option sous l’angle de l’unité nationale, de la gouvernance démocratique, de la sécurité et des droits des minorités.

LES LEÇONS DU GRAND DIALOGUE NATIONAL DE 2019 ET DES EXPÉRIENCES INTERNATIONALES

Le Grand Dialogue National de septembre-octobre 2019 a produit des recommandations importantes sur la décentralisation, le statut spécial des deux régions, le bilinguisme, le système judiciaire, la reconstruction et le DDR. Des réformes ont suivi, avec la création des assemblées régionales et du Conciliateur National Indépendant.
Malgré ces avancées institutionnelles, la poursuite des hostilités démontre que ces mesures n’ont pas totalement éteint les désaccords politiques fondamentaux ni restauré une confiance globale. Des recommandations et des réformes institutionnelles ne constituent pas automatiquement un règlement politique global. Lorsque les divergences majeures persistent, multiplier les consultations communautaires ne suffit pas à les résoudre.
Les expériences internationales confirment cette distinction :
  • Afrique du Sud : La fin de l’apartheid a exigé des négociations nationales sur la constitution, le droit de vote et la gouvernance. La réconciliation communautaire a accompagné le processus, mais n’a pas remplacé la négociation du nouvel ordre politique.
  • Irlande du Nord : L’Accord du Vendredi Saint de 1998 est né de négociations politiques directes entre gouvernements et partis politiques sur le statut constitutionnel et le partage du pouvoir, soutenues en parallèle par des initiatives communautaires.
  • Colombie : L’accord de paix de 2016 entre l’État et les FARC-EP a traité de réformes structurelles, de participation politique et de justice transitionnelle, associant négociations au sommet et mise en œuvre communautaire.
Les accords politiques nationaux nécessitent des négociations capables de traiter les questions structurelles, tandis que leur succès sur le terrain repose sur la participation et la réconciliation locales.

POURQUOI LE DIALOGUE COMMUNAUTAIRE NE DOIT PAS MASQUER LA VOLONTÉ POLITIQUE

Multiplier les réunions locales pour affirmer que le conflit anglophone se résout peut s’avérer trompeur. Si les questions politiques de fond demeurent exclues des discussions, la crise persiste malgré l’accumulation des initiatives locales.
La volonté politique exige d’admettre la gravité du conflit, d’autoriser le débat sur les sujets complexes, d’ouvrir un cadre de négociation crédible et d’appliquer les engagements pris par des mécanismes juridiques et institutionnels adaptés. Cette responsabilité est partagée : le gouvernement, les acteurs séparatistes et les forces politiques doivent faire preuve d’ouverture, protéger les civils et privilégier la voie négociée.
Le gouvernement dispose de la responsabilité première d’utiliser son autorité constitutionnelle pour créer une véritable ouverture politique, tandis que les autres acteurs doivent assumer leurs responsabilités respectives.

QUE DOIT FAIRE LE CAMEROUN ? UNE APPROCHE À DEUX VOIES

Le Cameroun n’a pas à choisir entre dialogue communautaire et dialogue politique national. Le pays a besoin des deux niveaux, articulés de manière claire et complémentaire.

Voie 1 : Le dialogue communautaire pour la consolidation de la paix locale

  • Réconciliation des familles et des communautés divisées.
  • Médiation des litiges fonciers, chef et d’accès aux ressources.
  • Prise en charge psychosociale et guérison des traumatismes.
  • Retour et réintégration sécurisés, volontaires et durables des personnes déplacées.
  • Restauration des services publics, des écoles, des soins de santé et des marchés.
  • Prévention du recrutement armé et réinsertion des ex-combattants.
  • Protection des femmes, des enfants et des groupes vulnérables.
  • Promotion du vivre-ensemble, de la non-discrimination et du respect mutuel.
  • Documentation et transmission des doléances nécessitant une action régionale ou nationale.

Voie 2 : Le dialogue politique national pour un règlement global du conflit

  • Griefs historiques et réunification : Revenir sur l’histoire de la réunification et l’évolution de l’État pour bâtir une mémoire apaisée.
  • Arrangements constitutionnels : Examiner sans tabou la décentralisation, le statut spécial, l’autonomie régionale et le fédéralisme.
  • Bilinguisme et égalité institutionnelle : Garantir la parité réelle du français et de l’anglais dans l’administration, la justice et l’éducation.
  • Représentation politique et gouvernance inclusive : Adapter les institutions pour refléter la diversité linguistique, culturelle et régionale.
  • Sécurité et désarmement : Définir des modalités de cessez-le-feu, de protection des civils et de désarmement sécurisé.
  • Justice et réconciliation : Traiter les droits des victimes, le sort des détenus, la vérité, la réparation et la justice transitionnelle.
  • Déplacement et reconstruction : Mettre en place un plan national de reconstruction des infrastructures, des logements et du tissu économique.
  • Participation de la diaspora : Créer des canaux crédibles pour impliquer la diaspora dans la recherche de solutions pacifiques.
  • Suivi et mise en œuvre : Définir des calendriers contraignants, un mécanisme d’évaluation indépendant et des garanties d’application.

CONCLUSION : LA RÉCONCILIATION COMMUNAUTAIRE EXIGE DU COURAGE POLITIQUE

Le dialogue communautaire peut-il trancher les questions d’identité, de marginalisation et d’organisation constitutionnelle ? Il traite leurs manifestations locales, mais ne peut résoudre seul leur dimension politique nationale.
Les deux processus doivent se renforcer sans se confondre. Le Cameroun ne doit pas prendre la multiplication des rencontres locales pour le règlement définitif de la crise. Un peuple ne peut surmonter une crise politique nationale en apprenant simplement à vivre avec ses conséquences.
Le dialogue communautaire restaure les relations. Le dialogue politique national doit trancher les questions politiques contestées. La volonté politique doit traduire les compromis négociés en actions crédibles et durables.
Le Cameroun a besoin de réconciliation communautaire, d’un engagement politique national franc et d’une détermination sans faille dans la mise en œuvre des réformes. L’objectif n’est pas d’attendre l’épuisement du conflit, mais de bâtir les conditions politiques permettant d’abandonner définitivement la violence au profit du débat démocratique pacifique.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Professeur Willibroad Dze-Ngwa, PhD, est professeur d’histoire politique et de relations internationales, spécialiste des études sur la paix et les conflits à l’Université de Yaoundé I, Cameroun. Il est le président fondateur de l’Heritage Higher Institute of Peace and Development Studies (HEHIPEDS). Pionnier de l’étude historique du problème anglophone au Cameroun dès son mémoire de maîtrise en 1996, puis sa thèse de doctorat sur l’intégration nationale, il possède une vaste expérience académique et internationale (Fulbright Scholar, consultant DDR auprès de l’OIM et du Global Center on Cooperative Security). Ses travaux lient l’analyse historique aux solutions politiques pratiques pour la paix et la cohésion sociale au Cameroun et en Afrique.
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