Féminicide au Cameroun : et si les familles des bourreaux étaient aussi fautives ?

QUI est responsable ? QUOI s’est-il passé ? OÙ et QUAND les faits ont-ils eu lieu ? POURQUOI ces drames se répètent-ils ? Enquête sur une omerta qui tue.

Le Cameroun compte ses mortes. En 2024, 67 femmes ont été tuées. Elles étaient 50 en 2023. En 2025, 77 féminicides ont été recensés. Derrière chaque chiffre, une histoire. Mais surtout, un silence. Car dans plusieurs affaires récentes, les familles savaient. Elles n’ont rien dit. Pire, elles ont parfois protégé le bourreau.

Kwanga Valérie : 18 ans, enterrée dans le jardin familial

Kwanga Valérie, 18 ans, venait de décrocher son baccalauréat. Elle préparait ses concours administratifs à Nkoabang, quartier périphérique de Yaoundé. En août 2024, ses parents quittent la maison pour des cérémonies de dot à Abong-Mbang. Valérie reste sous la garde de son oncle maternel, Gianai Prince M., 17 ans, accueilli dans la famille depuis deux ans.

Le 14 août, la jeune fille disparaît. Son téléphone est retrouvé « entièrement purgé de ses conversations ». Des semaines plus tard, une odeur méphitique alerte le père. Le sol du jardin familial livre son secret : le corps de Valérie, sommairement enterré.

Que s’est-il passé ? Une dispute autour d’un iPhone. Selon les premiers éléments de l’enquête, une altercation aurait opposé l’oncle à sa nièce pour ce motif dérisoire. Le suspect, en fuite à Douala, est finalement interpellé et ramené à Yaoundé pour une reconstitution des faits le 9 septembre 2026.

Mais un détail trouble refait surface. Selon les éléments de la reconstitution, le jeune homme avait déjà commis un forfait à Douala deux ans auparavant. Son père, pour le protéger, l’avait envoyé chez sa tante à Yaoundé. Là, il aurait de nouveau tué. Cette fois, pour une dispute autour d’un iPhone.

La famille savait. Elle a choisi de déplacer le problème, pas de le traiter.

Sylvie Louisette Ngo Yebel : décapitée par son fils, six mois après la grand-mère

Sylvie Louisette Ngo Yebel était journaliste et experte en communication à la Commission des forêts d’Afrique centrale (Comifac). Le 6 avril 2024, cette mère de 47 ans disparaît. Le lendemain, son corps décapité et dépecé est retrouvé dans des valises près d’un ruisseau, à Elig-Edzoa, Yaoundé.

Très vite, les enquêteurs remontent la piste du fils. Batek Yebel Landry, 23 ans, secrétaire d’administration fraîchement diplômé de l’ENAM, passe aux aveux. Il raconte : une dispute sur du mobilier vendu pour financer son addiction aux jeux de hasard. Il étouffe sa mère avec une taie d’oreiller. Puis, il achète une scie à métaux. Il découpe le corps. Il l’emballe dans des valises.

Là encore, le passé rattrape le présent. Une année auparavant, le même homme avait tué sa grand-mère, mère de la défunte. L’affaire avait été camouflée. Le 18 août 2026, le tribunal de grande instance du Mfoundi le condamne à mort pour le meurtre de sa mère. Mais sa grand-mère, elle, n’a jamais eu de procès.

Les familles, bourreaux cachés ?

Deux affaires. Deux schémas identiques. Un premier meurtre commis par un proche. Un secret gardé. Puis un second crime, plus violent encore.

La question s’impose. Les familles sont-elles complices ? La footballeuse Nchout Njoya Ajara, figure de proue de la lutte contre les féminicides, le dit sans détour : « Le silence est synonyme de complicité ».

Car protéger un meurtrier, c’est condamner une future victime. En déplaçant l’oncle de Valérie à Yaoundé, le père a offert une nouvelle proie au bourreau. En étouffant l’affaire de la grand-mère de Landry, la famille a laissé Sylvie Ngo Yebel sans protection.

Le gouvernement reconnaît une « funeste tendance haussière ». Human Rights Watch dénonce une « inaction systémique ». Mais les statistiques ne diront jamais combien de mortes auraient pu être sauvées si une famille avait parlé.

La justice camerounaise punit les meurtriers. Elle ne punit pas encore ceux qui les couvrent. Et c’est peut-être là que réside la racine du mal.

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