Une correspondance du 6 octobre 2026 révèle que 4,875 milliards de FCFA dus à Neptune Oil pour remplacer les carburants consommés par la police en 2022 et 2023 restent impayés. Le même jour, la SCDP annonçait l’épuisement de ses stocks de sécurité.
L’affaire couve depuis quatre ans. Elle éclate au grand jour le 6 octobre 2026. Ce jour-là, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, adresse une correspondance au secrétaire général de la présidence de la République. Le document, consulté par notre rédaction, est sans ambiguïté.
Le ministre y révèle qu’une convention de 4 875 520 000 FCFA signée avec la société pétrolière Neptune Oil n’a jamais été honorée. Objectif de cet accord : remplacer 5 860 mètres cubes de carburants, soit 5,86 millions de litres, consommés par la police en 2022 et 2023. La dépense a été « régulièrement engagée, liquidée et ordonnancée », écrit le ministre. Mais elle « demeure jusqu’à date impayée ».
Une dette flottante signalée dès 2022
La situation préoccupe depuis au moins 2022. Des documents budgétaires du ministère des Finances prévoyaient déjà un rapprochement comptable entre la Sonara et la DGSN au titre d’une « dette flottante ».
La trace apparaît dans le cadre de dépenses à moyen terme (CDMT) 2023-2025, daté du 26 août 2022. Au programme 034, l’activité référencée 5720F00260 prévoit explicitement « la réconciliation des données financières et comptables entre la SONARA et la DGSN ». L’opération est reconduite en mai 2023 dans le CDMT 2024-2026.
Dans les finances publiques, la dette flottante désigne des engagements de l’État non encore consolidés. Autrement dit, des créances réclamées par des fournisseurs et prestataires, en attente de régularisation. Les documents ne précisent ni le montant visé, ni les résultats du rapprochement programmé. Mais ils établissent une chose : les autorités savaient. Depuis quatre ans.
Une convention signée en urgence, jamais payée
L’origine de la convention avec Neptune Oil remonte au 14 juin 2024. Ce jour-là, le secrétaire général de la présidence instruit le ministère des Finances. Il doit engager d’urgence un distributeur pétrolier pour approvisionner la police. Objectif : pallier l’épuisement des stocks de sécurité.
Le Minfi signe alors un accord avec Neptune Oil. Montant : 4 875 520 000 FCFA. Mais deux ans après l’instruction présidentielle, rien n’a été payé.
Le paradoxe est troublant. L’ordonnancement constitue l’ordre de payer donné par l’administration après vérification et validation de la dépense. Dans le cas de Neptune Oil, cette étape n’a jamais débouché sur un règlement. La société attend toujours son argent.
La SCDP au bord de la rupture
Le même jour, la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP) sonne l’alerte. Elle annonce l’épuisement total de ses stocks de sécurité et exige leur reconstitution.
Les chiffres donnent le vertige. À fin juillet 2026, les prélèvements cumulés pour la police atteignaient 11 543 613 litres de Super et 11 221 664 litres de Gasoil. Au 6 octobre 2026, la consommation cumulée de la DGSN s’élève à 22 765 mètres cubes de produits pétroliers. Montant : 21 061 896 338 FCFA.
Le problème dépasse la simple dette. Les volumes prélevés n’appartenaient pas tous à l’État. Ils étaient stockés dans les dépôts de la SCDP pour le compte de marketers privés. Ces opérateurs exigent désormais la restitution de leurs produits. La SCDP se retrouve prise en étau. Elle doit rendre des comptes à des entreprises privées. Elle n’a plus de stocks. Elle n’a pas été payée pour les volumes consommés par la police.
Un mécanisme « structurellement inopérant »
Le diagnostic du ministre est sévère. Il qualifie de « structurellement inopérant » le dispositif consistant à faire prendre en charge les consommations de la DGSN par un distributeur privé.
En cause : les tensions de trésorerie de l’État et la dépendance des opérateurs pétroliers à des financements bancaires de court terme. Le carburant est consommé, mais son paiement ne suit pas. Le mécanisme s’est grippé.
Face à cette impasse, le ministère de l’Eau et de l’Énergie préconise un transfert. La charge de l’approvisionnement en carburant de la police nationale devrait passer à Tradex S.A. C’est le modèle déjà en vigueur pour le Ministère de la Défense et la Garde Présidentielle.
Une enquête qui remonte jusqu’au sommet
L’affaire prend une dimension judiciaire. Une cinquantaine de policiers ont été entendus dans le cadre d’un présumé détournement de carburant destiné aux forces de l’ordre. Un commissaire divisionnaire a été déféré devant le Tribunal criminel spécial.
Le préjudice estimé dépasse les 40 milliards de FCFA sur dix ans. L’enquête pourrait remonter jusqu’au sommet de la DGSN. Le nom de Martin Mbarga Nguélé, délégué général à la sûreté nationale, circule avec insistance.
Derrière les chiffres, des questions troublantes. Un ranch à Nkoteng. Un complexe hôtelier. Des soutes privées. Et une interrogation qui circule dans les couloirs de la DGSN : qui a vraiment profité du système ?
Des questions sans réponse
Plusieurs zones d’ombre persistent. Les documents budgétaires de 2022 et 2023 ne permettent pas d’établir si la convention Neptune Oil correspond aux créances visées par le rapprochement Sonara-DGSN. Les 4,875 milliards ne peuvent pas être automatiquement ajoutés aux 21,062 milliards. La lettre ministérielle ne précise pas s’il s’agit de deux montants entièrement distincts.
Une autre interrogation demeure. Pourquoi une dépense « régulièrement ordonnancée » n’a-t-elle jamais été payée ? Qui bloque le règlement ? Le ministère des Finances ? La présidence ? Aucune explication officielle n’a été fournie à ce jour.
Neptune Oil, de son côté, reste silencieux. L’entreprise a déjà été sanctionnée en mars 2026 par la Sonara pour non-reversement de fonds de soutien. Elle figure parmi sept importateurs suspendus par l’État pour manquements financiers.
Le dossier est loin d’être clos. L’enquête du Tribunal criminel spécial se poursuit. Les 4,875 milliards de FCFA de Neptune Oil, eux, dorment toujours dans les caisses de l’État. En attendant, la police camerounaise roule sur les réserves stratégiques du pays. Et ces réserves sont vides.