Quand un cadavre ne nous fait plus rien : sommes-nous encore une société ?

Un cadavre abandonné à Mvog-Bi

Hier, à Mvog-Bi, non loin de l’Église catholique, une scène m’a profondément bouleversé.

Un cadavre gisait à même le sol depuis plusieurs heures. Personne ne semblait réellement s’en soucier.

Le plus terrifiant n’est même pas la mort. Le plus terrifiant, c’est l’indifférence des vivants.

À quelques mètres de cette dépouille, un tourne-dos continuait de fonctionner. Des gens mangeaient. D’autres buvaient. Certains riaient. On vendait. On discutait.

La vie continuait… à côté d’un mort abandonné.

Comment avons-nous pu en arriver là ?

À quel moment avons-nous perdu cette chose fondamentale qui faisait de nous des êtres humains : la compassion ?

À quel moment avons-nous commencé à considérer la souffrance de l’autre comme un spectacle qui ne nous concerne pas ?

Aujourd’hui, quelqu’un peut tomber dans la rue. Il peut faire un malaise. Il peut s’écrouler devant un marché.

Et très souvent, le premier réflexe n’est plus de lui porter secours. C’est de sortir le téléphone.

On filme. On photographie. On demande ce qui s’est passé. On cherche à savoir qui est mort.

Parfois, avant même que la famille ne soit informée, la vidéo est déjà sur WhatsApp, Facebook ou TikTok.

Nous voulons être les premiers à publier la mort des autres. Mais nous ne voulons plus être les premiers à leur tendre la main.

Le scoop contre le secours

Voilà le drame.

Nous sommes devenus une société où le scoop compte davantage que le secours. Où le téléphone compte davantage que la vie. Où la curiosité remplace la compassion.

Et pourtant, il y a plus de deux mille ans, Jésus-Christ nous avait déjà posé cette question.

Dans la parabole du Bon Samaritain, un homme est laissé à moitié mort sur le bord du chemin. Des religieux passent. Ils voient. Ils continuent leur route.

Puis vient un Samaritain. Lui aussi voit. Mais contrairement aux autres, il s’arrête.

Il ne demande pas : « Est-ce mon problème ? » Il ne demande pas : « Est-ce que cette personne peut me payer ? » Il ne demande pas : « De quelle ethnie est-il ? De quelle religion est-il ? »

Il voit un homme qui souffre. Et cela suffit.

Où sont passés nos Samaritains ?

Permettez-moi de poser une question qui dérange : OÙ SONT PASSÉS NOS SAMARITAINS ?

Aujourd’hui, nos rues, nos marchés et nos hôpitaux sont devenus les nouveaux chemins de Jérusalem.

Nous passons devant les blessés. Nous passons devant les malades. Nous passons devant les pauvres. Nous passons devant les personnes âgées. Nous passons devant les morts.

Et nous continuons notre chemin.

Plus grave encore : dans certains de nos hôpitaux, un malade peut attendre dans des conditions indignes simplement parce qu’il n’a pas les moyens nécessaires.

Une personne peut souffrir pendant que sa famille cherche désespérément quelques billets. Et pendant ce temps, la vie s’éteint.

L’euthanasie sociale

Je sais qu’on me dira : « Ce n’est pas de l’euthanasie. » Juridiquement, vous avez raison.

Mais permettez-moi de parler de l’euthanasie sociale : celle qui ne se pratique pas avec une seringue, mais avec l’abandon.

Celle qui ne prononce pas « je veux ta mort », mais qui dit silencieusement : « Je ne ferai rien pour te sauver. »

C’est une mort produite par l’indifférence.

Lorsqu’une société finit par considérer la mort d’un pauvre comme normale, c’est la conscience collective qui est malade.

Et l’Église dans tout cela ?

Voilà la question qui me tourmente.

Que faisons-nous de l’Évangile que nous prêchons chaque dimanche ? Que disent nos homélies ?

Parlons-nous suffisamment de la dignité du pauvre ? De l’abandon des malades ? De ceux qui meurent faute de moyens ?

Ou sommes-nous devenus une Église qui sait être présente dans les cérémonies officielles et les rencontres avec les puissants, mais qui devient silencieuse face aux faibles ?

Je ne demande pas à l’Église de faire de la politique. Je lui demande de faire l’Évangile.

Parfois, faire l’Évangile signifie déranger. Déranger les puissants. Déranger les consciences. Déranger les habitudes.

Car une Église qui ne dérange plus personne face à l’injustice devrait se demander si elle est encore en train de proclamer l’Évangile.

Notre responsabilité de citoyens

Nous avons également notre part de responsabilité.

Nous ne pouvons pas toujours accuser les politiques, les médecins, les religieux ou l’État. Nous sommes aussi devenus indifférents.

Pendant les campagnes électorales, certains acceptent quelques litres de carburant ou quelques sacs de riz. Puis nous donnons notre conscience. Nous vendons notre voix.

Et après, nous nous étonnons que notre société soit malade.

Une conscience vendue quelques milliers de francs finit toujours par coûter des vies.

Une colère légitime

Alors oui, je suis en colère.

Je suis en colère contre cette indifférence. Je suis en colère contre cette banalisation de la mort.

Je suis en colère lorsque je vois un homme souffrir et que tout le monde regarde.

Je suis en colère lorsque nous filmons un accident au lieu de sauver une vie.

Je suis en colère lorsqu’un cadavre devient un élément du décor.

Mais surtout, j’ai peur

J’ai peur d’une société où nous pouvons manger à côté d’un mort sans que notre conscience ne tremble.

J’ai peur d’une société où la pauvreté devient progressivement une condamnation.

J’ai peur d’une société où nous connaissons le prix d’une bière, mais où nous sommes incapables de mobiliser quelques moyens pour sauver une vie.

J’ai surtout peur du jour où nous ne ressentirons plus rien.

Parce que lorsqu’un peuple ne pleure plus ses morts, ne secourt plus ses blessés et ne défend plus ses pauvres, ce n’est pas seulement son système de santé qui est malade.

C’EST SON ÂME QUI EST EN TRAIN DE MOURIR.

Une question qui dérange

Alors je pose cette question, sans détour : QU’AVONS-NOUS FAIT DE NOTRE HUMANITÉ ?

Et à l’Église, aux responsables religieux, aux autorités publiques, aux médecins, aux citoyens, je pose une dernière question :

SI CE CADAVRE AVAIT ÉTÉ CELUI DE VOTRE MÈRE, DE VOTRE PÈRE, DE VOTRE ENFANT OU DE VOTRE FRÈRE… AURIEZ-VOUS CONTINUÉ À MANGER À CÔTÉ ?

Voilà la question que nous devons tous avoir le courage de nous poser.

Parce qu’un jour, ce ne sera peut-être plus « quelqu’un ». Ce sera l’un des nôtres.

Et ce jour-là, nous comprendrons peut-être trop tard que l’indifférence que nous tolérons aujourd’hui peut devenir la tragédie de demain.

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